Essai à l’aventure

Essai à l’aventure

L’aventure, c’est ce qui advient, qui va venir, c’est l’ad-venir, l’avenir. Il y a une dimension de mystère, de caché, donc de secret. Ce qui est à découvrir est inconnu, donc soustrait à l’espace du savoir, à la vérité. L’aventurier est celui qui met à jour ce secret. De la même façon que Christophe Colomb est un aventurier de l’Amérique, Pasteur est un aventurier de la vie unicellulaire, Johann Chapoutot un aventurier du passé, voire même Épicure un aventurier du plaisir.

La différence entre l’aventure et l’exploration c’est que l’exploration nécessite un ailleurs spatial ou temporel alors que l’aventure n’a qu’une nécessité d’ouverture sur l’avenir, sur les possibles. La révolution, c’est une aventure politique.

L’aventure vient de la curiosité, d’une volonté de toujours-plus. Pour autant, ce toujours-plus pourrait être de l’hubris, de la démesure. En appliquant une logique épicurienne, comme l’homme est un être fini composé d’un nombre fini d’atomes, l’infini ne lui est pas accessible. Nous ne serons jamais omniscients. Aussi, cette tendance à l’infini peut être mortelle. Une overdose, c’est un plaisir en trop grande quantité. De la même façon qu’on peut faire une overdose de drogue, on peut mourir d’épuisement au travail, et pas que dans le travail aliénant. Nombres de scientifiques sont mort ou sont passé tout près par amour du savoir, par addiction au savoir.

L’aventure n’est même pas forcément morale : jusqu’au XVIe siècle, il était interdit de s’aventurer dans les cadavres, de farfouiller dans leurs organes et dans leurs chairs, au nom de la morale chrétienne – catholique en l’occurrence – qui interdisait la dissection au nom de l’inviolabilité du corps. Pour autant, qui considère l’aventure comme un objectif en soi, qui est assoiffé de connaissances, ne voit aucun problème à s’aventurer partout. L’aventureux aventurier honnit le secret. Il ne considère pas que la connaissance puisse avoir d’autres limites que celles de son domaine, que celle des choses qui peuvent se savoir avec un peu d’imagination. Car la première aventure de l’aventurier fut celle des limites de sa conscience. « Jusqu’où peut aller mon cerveau, mon imagination ? Puis-je l’emmener plus loin avec de l’entraînement ? » furent les questions qui rythmèrent sa vie.

Mais là, toi, lecteur avisé, tu vois que je passe de l’aventure à son acteur, tu vois la légère sortie de piste et sent venir le hors-sujet. Saches, qui que tu soies, qu’il n’y aurait d’aventure sans aventurier et que ce que tu prends pour une déviation est en fait une remontée à la source de ce fleuve, car j’aime à m’aventurer aux sources des choses. Et pour comprendre d’où vient le flux de l’aventure, nous devons toi et moi explorer la mentalité de cet acteur.

L’aventurier est animé de curiosité. Il cherche, piste, traque la connaissance car il a perçu un problème et cherche à savoir d’où il vient. Il n’est pas forcément technicien donc il ne cherchera pas forcément à le résoudre – mais il peut l’être, sans quoi il n’y aurait pas de révolution. Il n’a pas besoin d’être un homme, ni d’être bien né. Il lui faut seulement s’extraire de l’aliénation, ce qui nécessite un certain capital culturel ce qui fait que ce sont majoritairement des bourgeois ou des gens issus de la bourgeoisie culturelle, celle qui n’a pas forcément d’argent ni de réseau mais qui a un capital culturel d’un certain pécule. On y retrouve les enfants de profs, de journalistes etc. mais pas que : un ouvrier qui a pris goût à la lecture et qui tente de transmettre cet amour à ses enfants aura potentiellement un aventurier parmi eux, lui-même l’est. Et là, tu as vu le problème : l’aventurier est lui-même fils ou fille d’aventurier. « Qui donc fut le premier aventurier, me diras-tu ? »

Il est possible de faire une généalogie grâce au paradigme évolutionniste. L’aventurier aime l’inconnu, c’est ce qui le définit. On peut donc penser qu’il y a un avantage biologique à cela car, en explorant son monde, il découvre de nouvelles sources de nourriture, de nouvelles techniques pour en avoir plus et commence à pouvoir tirer des conclusions : il observe que l’hiver, les plantes comestibles meurent. Il voit aussi que certains animaux hibernent. Il va donc chercher les terriers des lapins ce qui lui assurera au moins un jour de plus à vivre. S’aventurer est donc un avantage évolutif, d’où le fait que ce comportement soit présent chez beaucoup.

« Mais l’aventure a-t-elle encore un intérêt aujourd’hui alors qu’il n’y a plus grand chose à découvrir et que le peu restant est réservé à des spécialistes ? » Tu poses la question en de mauvais termes : l’enjeu n’est pas de savoir ce qu’il reste à découvrir pour le monde, mais bien pour soi. La seule question légitime est « que veux-je savoir ? » car dès lors que tu empruntes des sentiers déjà parcourus, tu es plus à même de trouver un consensus, donc de savoir des choses vraies. Et en allant de vérité en vérité, tu découvriras peut-être un point de tensions. Et ce point de tensions, fort de tes connaissances accumulées, tu pourras peut-être le résoudre. Et là, ton aventure en terre de savoir personnelle prendra une dimension mondiale si ta façon de résoudre cette tension est la bonne. Et c’est cela que je veux te dire : toute aventure individuelle peut prendre une dimension mondiale si tu as l’audace, le génie, le feu divin.

Et lors que j’écris ces lignes, nous sommes en début d’année 2021. Et l’aventure reste possible. Malgré les fermetures de plus ou moins tout, malgré les restrictions de déplacement qui s’imposent à nous comme des chaînes à un esclave, tu as malgré tout la possibilité de l’aventure ; tu as internet, lors tu as tout : les classiques jusqu’au XIXè siècle en PDF gratuitement, les articles des plus grands chercheurs gratuitement avec SciHub pour les plus récents. Tu l’auras compris, qu’importent les circonstances tant que tu as sur toi un portail d’accès au savoir.

Pour autant, une overdose d’aventure peut se faire, une accoutumance aussi, et les deux ne sont qu’un même danger : celui du trop-plein. Il faut savoir faire des pauses, se poser, se reposer afin de retomber de cette fabuleuse décharge de plaisir et créer un manque, une douleur, que seule pourra apaiser un retour au mouvement, à l’intensité. Il faut savoir se plonger dans sa « plus solitaire solitude » (Nietzsche) pour relever la tête, reprendre une bouffée d’air après ce temps d’apnée.

Image d’illustration : Le voyageur contemplant une mer de nuages, Caspar David Friedrich

Kahaime, écrit entre décembre 2020 et février 2021

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