Vivre à plaisir

Vivre à plaisir

Le sujet a deux interprétations : soit le plaisir est le lieu de la vie, soit il en est l’accomplissement. Quelque soit l’interprétation, il y a de nombreux problèmes : s’il est le lieu de la vie – ou plutôt du vivre, c’est-à-dire de la vie vraie et réelle au sens hégélien donc distinct de la biologie – alors une vie sans plaisir n’est pas une vie, c’est un laps de temps recouvrant une réalité biologique. S’il en est la fin, l’objectif, vivre jusqu’à plaisir, les implications sont morales. Tous les plaisirs sont-ils bons à vivre ? Une vie de plaisirs est-elle une vie joyeuse ? Une vie sans plaisir – cette fois-ci au singulier – est-elle seulement possible ? Par ailleurs, cela induit un sens, une direction certes mais aussi un message cryptique à comprendre et qui pourrait être révélé : le sens de la vie, le pourquoi du vivre, c’est le plaisir. On peut toutefois interroger la pertinence de ce sens, et même sa nature : est-ce que le plaisir est un sens ou simplement une sensation, sans nulle autre fin qu’elle même ? Car le mot « sens », que contient le « à » du sujet s’il s’agit du plaisir comme direction et comme lieu de la vie, contient bien des choses et totalise le sujet. Un autre enjeu est la conception du plaisir : soit il est intensité, puissance, explosion, soit il est réduction des tensions, apaisement, calme. Rien n’indique d’ailleurs que ces conceptions soient nettement distinguées, elles sont peut-être un continuum, un dégradé, comme on peut le voir avec les drogues et les médicaments qui sont soit des excitants – cocaïne, caféine, nicotine – soit des calmants – alprazolam, opiacés, canabinoles.

En d’autres termes, le plaisir est-il le sens de la vie ? De quel plaisir parle-t-on ?

Pour répondre à cela, nous verrons si le plaisir est le lieu de la vie, s’il est son objectif, son phare du point de vue moral, et enfin s’il donne une signification particulière, une grille de compréhension de la vie.

I Le plaisir comme lieu de la vie

A Plaisir et vivant

a apaisement

Celui qui conçoit le plaisir comme apaisement et en même temps comme lieu de la vie ne commet aucune erreur logique. On peut en effet penser, comme le font les bouddhistes, que le plaisir s’atteint par la méditation et qu’il rend pleinement vivant car, selon cette religion, il faut faire le vide pour être plein de vie. Toutefois, un tel état méditatif est incompatible avec la pratique d’activités et celui qui, par attrait pour le plaisir de la méditation, cesserait tout jusqu’à l’hydratation finirait en moins de 48h par perdre la vie en cherchant à l’accomplir. Or il est aisé d’envisager le plaisir comme addictif puisque nous le recherchons tous et dans la durée, sur le long terme. Épicure propose une réponse à cela. Nul besoin de cesser toute activité pour vivre serein, il suffit de se débarrasser des éléments perturbateurs comme les excès en tout genre, les désirs de richesse, de gloire ou d’existence par rapport aux autres etc. et se concentrer sur des plaisirs simples, peu intenses mais pleins. Par l’absence d’activité, les bouddhistes veulent atteindre le nirvana, par le tri entre celles strictement naturelles et nécessaires et les autres, Épicure veut atteindre l’ataraxie.

Est-ce seulement vrai que le plaisir peu intense est le lieu de la vie ? L’état maximal et de vide intérieur et d’ataraxie est plutôt proche de la mort, de la négation de la vie, qui est négation car privée de sensations. Il y a fort à parier en effet que, s’il était conscient de son état, jamais le Grec ne serait aussi peu troublé que depuis sa mort. Idem pour les bouddhistes : le meilleur état pour ne pas penser, pour faire le vide en soi, c’est la mort car, de notre vivant, une brise soufflant sur une mèche de cheveux, un grêlon qui tape contre une vitre ou l’odeur d’un bon repas suffisent à altérer notre concentration, au moins momentanément, ne serait-ce que par instinct de survie.

Freud dans Par delà le principe de plaisir apporte un élément de réponse à ces problèmes : le plaisir est désir de mort, volonté d’abaissement suprême des tensions par le retour à l’inerte. Mais dès lors qu’il est désir de mort, comment le plaisir peut-il être le lieu de la vie ? S’il est clair que c’est dans le vivant qu’il prend place – même l’animisme le plus naïf ne pense pas que le vent veut souffler d’Est en Ouest, il met une divinité à visage animal ou anthropomorphique derrière cet état de fait –, selon le psychanalyste c’est par une volonté de la vie de se nier elle-même. Le plaisir est la source et la fin de la vie.

Le problème, c’est que si l’on veut combattre la mort, dans une perspective freudienne il faut vaincre le plaisir, or c’est impossible de par le fonctionnement-même de notre cerveau, dans lequel se trouve tout un mécanisme, toute une machine consacrée à donner du plaisir : le système de récompense, présent chez tous les mammifères. Son existence s’explique par ce que prendre du plaisir à manger, à se reproduire ou à faire un effort physique constitue un avantage évolutif certain : en mangeant plus, ce sont nos chances de survie qui augmentent ; en prenant du plaisir sexuel, c’est notre descendance qui s’accroît, descendance dotée de ce système ce qui fait qu’elle augmente de façon exponentielle ; en prenant du plaisir à l’effort, c’est notre capacité à fuir les prédateurs. Or tous ces plaisirs sont intenses et volonté de vie… Le plaisir-lieu-de-vie est donc de fait un plaisir intense. Voyons en quoi.

b intensité

Nietzsche et Gramsci se retrouvent sur un point : la vie vraie, ce que j’appelle le vivre pour la distinguer de ses aspects purement biologiques, est intense. Elle n’est que si elle est volonté de puissance. Nietzsche dit à ce propos dans Ainsi parlait Zarathoustra, II, « De la domination de soi » que « où j’ai [Zarathoustra] trouvé vivant, là j’ai trouvé volonté de puissance ». Sans donner plus ample explication sur la méthode pour s’affirmer, pour se faire surhomme. C’est à l’individu, brique après brique, de bâtir son vivre, et une bonne façon d’y parvenir passe par le fait de garder en tête l’éternel retour, que le philosophe développe au paragraphe 341 du Gai Savoir, à la fin du livre IV.

Ce que l’on peut tirer de cela, c’est la nécessité de multiplier les expériences pour trouver la journée qui vaut la peine d’être vécue, même au milieu de 80 ans d’insignifiance. J’ai la chance d’avoir eu 3 semaines qui valent ce coût et qui, malgré ce que je traverse, feraient que si c’était possible – ça ne l’est pas et Nietzsche le sait – j’inviterais le démon à retourner le sablier. Je n’ai jamais été aussi vivant que pendant ces trois semaines. Cette expression, d’ailleurs – se sentir vivant –, montre bien que le plaisir est surtout conçu comme intense, comme devant s’éprouver donc comme une épreuve, quelque chose de fort. La dernière piste donnée par le philosophe dionysiaque est l’amor fati, l’amour du destin en français, développé dans le paragraphe 276 de ce même ouvrage. Cela consiste en « voir dans la nécessité des choses le beau », dans une perspective somme toute assez horacienne, et à « n’être plus qu’un homme qui dit oui ». Or l’acceptation des choses, c’est l’affirmation, et par ce « oui », ce ne sont pas tant les choses, dans leur diversité, dans la manière dont elles nous affectent, qui sont affirmées, mais bien la vie elle-même. Le oui, c’est ce cri lancé par l’homme depuis son fil tendu qui affirme sa puissance sur le devenir des choses, puissance qui passe par son acceptation.

Gramsci, dans la même veine de l’éternel retour, propose, dans son article « Pourquoi je hais le nouvel an », que la nouvelle année ne soit pas à échéance fixe, ce qu’il hait, mais tous les jours. « Chaque heure de ma vie je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues. » La conception du vivre est donc comme intensité, le repos étant vu comme la mort. La vie s’exerce, elle est active et non passive.

Ce plaisir comme purement actif se voit dans l’ensemble du règne animal, nous le vîmes avec l’exemple de la sélection naturel qui favorise l’activité. Toutefois, la patience est aussi un comportement présent chez de nombreuses espèces, on peut penser aux prédateurs qui attendent leur proie, ils sont certes concentrés et prêts à passer à l’attaque, mais ils sont immobiles. Mieux encore, le paresseux n’est pas réputé pour sa vivacité. Étant un mammifère doté du système de récompense, cet état de grande passivité doit lui être favorable donc lui procurer un certain plaisir. Il en est de même chez l’homme car le sport n’est pas prisé de tous, la patience, le calme et la sérénité étant autant de caractéristiques utiles dans les métiers sociaux, où la capacité d’écoute – une écoute active, certes – est indispensable. Qui imagine aller chez le psychologue et se faire interrompre en plein milieu de la phrase ?

Toutefois, une vie de plaisir est-elle une vie joyeuse ? En d’autres termes, tous les plaisirs procurent-ils le plaisir sur le long terme ?

Toutefois, une vie de plaisir est-elle une vie joyeuse ? En d’autres termes, tous les plaisirs procurent-ils le plaisir sur le long terme ?

B Vie de plaisirs/ vie heureuse

a joie = intensité ?

Si l’on conçoit le plaisir comme intensité, voyons concrètement ce que cela peut donner avec un exemple : le personnage de Gatsby le magnifique tiré de l’œuvre éponyme de Francis Scott Fitzgerald. Jay Gatsby mène une vie de plaisir : il boit des litres des meilleurs breuvages, vit dans des conditions matérielles idylliques et a une vie sociale plus qu’accomplie… mais ne ressent aucun plaisir à cela. Ce qu’il désir, c’est l’amour de Daisy, une femme plutôt simple par rapport à lui. On voit donc que cette sur-intensité des plaisirs et cette recherche du « toujours plus » conduit le personnage dans un état de malheur profond. En clair, une accoutumance se fait au plaisir intense et pousse à multiplier, augmenter, améliorer les expériences, ce qui conduit parfois à la mort, on peut penser aux accidents de sport extrême ou aux overdoses.

b joie = calme ?

L’exemple de la vie de plaisir calme qui vient spontanément en tête est celui des moines. On peut d’ailleurs trouver des courants monastiques dans les principales religions comme le catholicisme ou l’islam soufi, et des pratiques qui n’en ont pas le nom mais toutefois les apparences comme les Amish protestants. Si ces courants se maintiennent malgré la sécularisation, ce doit être car ce mode de vie convient à certains. Cette vie sans excès – voire même sans ce que l’occidental moyen considère comme le strict nécessaire – est d’ailleurs d’autant plus facile à accepter que le vivre intense sera pour l’éternité une fois au paradis. Le principal problème est que l’on ne peut bâtir une société en exigeant que chacun se fasse moine.

Que conclure de cela ? Que la vie intense et la vie simple comportent toutes deux leurs défauts… sans être incompatibles. On peut penser des gens qui aiment lire un bon livre au coin du feu et faire du saut en parachute. Un bon moyen de vivre à plaisir peut donc être son exploration dans toutes ses facettes, un « entre-deux » comme dirait Sibony entre montée et descente.

Une objection possible à ce qui vient d’être exposé peut être la question morale. Jusque lors, tous les plaisirs communément partagés furent mis sur un pied d’égalité morale, comme si au fond se descendre 3 litres de whisky et méditer pendant deux heures étaient moralement similaires.

II Vie de plaisirs/ vie morale

A Des plaisirs immoraux ?

Admettons qu’il puisse exister des plaisirs immoraux. Ces plaisirs-là sont-ils les plaisirs intenses ou ceux calmes ? Selon quelle.s perspective.s morale.s ?

Une approche kantienne de la morale veut que ce qui est immoral, c’est ce qui ne peut être généralisé à l’ensemble de la population, sinon il y a contradiction. Cette perspective admet les intentions de l’acteur comme critère de moralité. Reprenons les deux exemples cités en transition. Boire trois litres de whisky provient d’une intention de fuir le présent, de noyer ses problèmes spirituels dans du spiritueux, ce qui n’est pas une intention généralisable car si chacun fuyait ses problèmes, ils finiraient par gagner en ampleur et exploser, ils ne seraient donc jamais réglés. Ensuite, ses conséquences appliquées à l’ensemble de la population sont : des maladies digestives, des problèmes d’addiction très lourds, des morts de coma ou de delirium tremens lors du sevrage, sans compter les violences que cela peut entraîner ni les maladies des fœtus. In fine, soit l’humanité s’adapterait à cet état de fait au prix de nombreux morts, soit elle disparaîtrait. Ce n’est donc pas généralisable.

Voyons celles de la méditation : au niveau des intentions, on peut imaginer que cela se fait pour se calmer soi, pour se sentir mieux. C’est donc généralisable. Au niveau des conséquences, cela induirait une population mondiale moins stressée, donc moins de maladies cardio-vasculaires et de tensions dans la société. Sur tous les plans, ce plaisir calme est donc généralisable. Le principal problème de la perspective kantienne réside dans l’impossibilité de connaître avec certitude les intentions. On peut imaginer que quelqu’un fasse de la méditation pour de mauvaises raisons (s’en vanter, se faire passer pour faible en vue d’obtenir telle ou telle faveur…). Par ailleurs, il existe des cas où il peut être préférable de boire, si c’est notamment pour calmer un état de stress intense en l’absence d’autres solutions.

B Critique de la théorie kantienne et réponse aux problèmes soulevés

Une approche plus souple de la morale, le conséquentialisme ou l’utilitarisme permet cette flexibilité de principes, on ne juge que sur des circonstances particulières les conséquences matériellement mesurables des actions. Il n’y a de catégorie de plaisir préférable à une autre que si le quantum général de bonheur est plus augmenté par l’une que par l’autre. Face à la difficulté de la tâche et l’impossibilité d’être exhaustif, nous ne présenterons pas d’analyse particulière sous cette perspective. Par ailleurs, les critiques que fit Rawls sur ce courant – son inhumanité étant la principale car il ne fait que de la gestion économique des plaisirs et met donc sur le même plan un massacre commis par des gens le justifiant et une période de paix dès lors qu’elle bénéficie pareillement à une population – font qu’il est impensable de justifier un utilitarisme absolu. Or, comme Weber le montra, il n’y a ni déontologisme ni utilitarisme absolu, on observe plutôt une tension entre ces deux courants. Une solution possible serait d’admettre certains grands principes qui jamais ne doivent être entravés et, au-delà, laisser la liberté à chacun d’agir selon son bon vouloir.

Et alors ? On voit que parler de morale, c’est déjà parler de politique. Dans ce cas là, il faut que le plaisir soit vivable par tous sans distinction aucune. Pour ce faire, du fait de l’immense diversité des conceptions individuelles de ce qui fait le plaisir, il est préférable de laisser le choix à chacun, dans la mesure où il n’outrepasse pas les grands principes établis par sa société.

Reste à aborder la question du sens : le plaisir a-t-il un sens ? La vie en a-t-elle un ?

III Le plaisir, le sens, la vie

A Le plaisir a-t-il un sens ?

Une perspective finaliste veut que, compte tenu de ce qui a été précédemment dit sur les avantages biologiques du plaisir au vu de la sélection naturelle, le plaisir soit apparu pour préserver la vie, pour dire à ceux qui y sont sujets quoi faire. On remarque que donner génère autant d’endorphines que recevoir. A cela, le finaliste dit : « c’est pour valoriser l’entraide, c’est pour dire que  »tu aimeras ton prochain comme tu t’aimes toi-même » ». Or la science actuelle rejette toute idée de fin, car elle travaille en terme de liens de causalité. Au même fait, le scientifique dira que des processus sélectif ont fait que l’entraide a été valorisée au cours de l’évolution humaine, ce qui a conduit à une décharge d’endorphines de même importance, car la société est une structure très efficace pour la préservation de chacun de ses membres, ce qui fait que même le plus solitaire des égoïstes y trouverait son compte. Comme c’est un mécanisme efficace, il a été sélectionné et amplifié par la sélection.

Et alors ? On voit que selon son approche de la vie, on admet ou non la question du sens comme signification. En revanche, même le plus convaincu des mécanistes admet que le plaisir a été un guide de la sélection naturelle, qu’il lui a donc donné un sens, une direction. Toutefois, il paraît peu possible d’accorder aux deux grilles d’interprétation la même valeur, car, s’il est clair que l’approche mécaniste nous permit des progrès spectaculaire dans toutes les disciplines scientifique, certains finalistes furent ses plus grands adversaires. « Nous ne pouvons disséquer les cadavres car Dieu a fait les maladies pour nous mettre à l’épreuve ». Pensèrent certains finalistes. D’une façon générale, le finalisme est plutôt une force conservatrice. Si l’on peut l’admettre sur le plan politique, il paraît difficile de l’accepter sur le plan scientifique car cela stipulerait de laisser des gens mourir, ce que personne ne pourrait admettre, même les plus malthusiens, d’autant que rien ne prouve que cette fin existe, c’est même plutôt le contraire.

B La vie en a-t-elle un ?

Dans son mythe de Sisyphe, Camus présente le supplice que les dieux infligèrent à celui qui les défia : remonter un rocher en haut d’une montagne dont il retombe indéfiniment. Cette tâche n’a aucun sens, Sisyphe le sait. Il prend toutefois du plaisir lorsque, arrivé en haut de cette montagne, le rocher redescend. Là, il prend conscience de l’absurdité de sa tâche, de son absence totale de sens. Sisyphe, c’est le plus humain des humains : le travailleur de l’absurde, celui dont la tâche n’a aucun sens. Il n’est véritablement heureux que quand il le sait, ce qui peut sembler paradoxal, car l’absurde est un vertige, littéralement : il nous place au bord du vide, celui de notre existence. Pour autant, une fois le vide observé, il reste encore une conscience pour l’observer, et cette conscience est le lieu du plaisir. Ce qui vit en nous est à Plaisir. Pourquoi cela ? Car « le sens de la vie supprimé, il reste encore la vie » (Camus, L’homme révolté). Et c’est pourquoi il faut imaginer Sisyphe heureux selon Camus : car il est vivant, et ce simple fait d’être, et d’être totalement, d’être pleinement conscient, peut suffire à prendre du plaisir. C’est pour cela que cela n’est pas une caractéristique commune à tout le vivant : qui veut vivre à plaisir doit déjà commencer par vivre, par passer de la vie biologique au vivre.

Toutefois, certaines maladies nous font prendre conscience que l’on est… sans pour autant qu’il y ait de plaisir : allez dire à un malade du cancer « sois heureux, au moins tu es vivant et tu le sais », il aura au mieux un rire sarcastique. Car si la philosophie de Camus est belle, elle oublie que c’est parfois de se sentir vivant qui nous tue, sinon il n’y aurait pas de suicide. Mais nous ne pouvons terminer ainsi. Est-il seulement vrai que le suicidaire est vivant ?

Nietzsche apporte des éléments de réponse dans Zar, II, de la domination de soi quand il dit que la vie est « ce qui toujours ne se peut soi-même que dominer ». Or le malade, si ça maladie est grave, n’est pas vivant puisqu’il est dominé par la maladie qui lui est étrangère. Cette définition a de plus l’avantage de préserver la philosophie de Camus des précédentes objections. Si en effet la vie est domination de soi, tout ce qui nous domine nous tue car elle retire en nous ce qui fait notre vivre.

Conclusion

Que conclure de tout cela ? Que quelque soit notre conception du plaisir, soit comme intensité soit comme réduction des tensions, il est lieu de vie. Vivre à plaisir, c’est finalement vivre. Il faut également garder en tête que ces distinctions sont bien plutôt un continuum que deux continents nettement séparés ; d’autant que certains plaisirs, qu’ils soient intenses ou calmes, ne font in fine pas plaisir car lourds de conséquences. Aussi, le problème moral n’est finalement pas un problème une fois admise la continuité entre utilitarisme et déontologisme que propose Weber. Une bonne façon pour que la cité soit le lieu du vivre et non de la vie est de s’accorder sur un certain nombres de principes et de laisser libre court, voire même d’aider chacun dans sa quête personnelle d’un état de satisfaction, car juger de la moralité des plaisirs ne peut se faire qu’au cas par cas et ce que l’on soit pleinement kantien ou pleinement utilitariste. Enfin, sur la question du sens, il est admis que le plaisir fut une aide précieuse dans la sélection naturelle, sans quoi le système de la récompense ne serait présent chez tous les mammifères. Pour autant, s’il y eut convergence évolutive vers ce système, que le plaisir a été la direction, le sens, de la vie, la perspective finaliste voulant un dessein au plaisir et à la vie, donc une conscience obscure à l’œuvre, ne se voit pas tellement confirmée par les avancées des sciences modernes… bien au contraire. Enfin, la vie n’a pas de sens, elle est absurde, et c’est dans cette absurdité que réside sa beauté, « le sens de la vie supprimé, il reste encore la vie ». Malgré les problèmes que cette vision pose, notamment sur la question de la maladie, on peut la compléter par la définition nietzschéenne de la vie, qui veut qu’elle est ce qui se domine elle-même – à noter que l’on parle ici du vivre et non de la vie. En clair, le plaisir est lieu de vie, il est le lieu de la vie pleine, et il n’y a de vie qu’à plaisir.

Kahaime, janvier 2021

Image d’illustration : Sisyphe, Franz von Stuck

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