De l’inexistence de l’objectivité

De l’inexistence de l’objectivité

Il existe, dans notre esprit à tous, une croyance qui voudrait que nous puissions être objectif. On ne questionne jamais ni cette croyance ni la définition du mot « objectivité ». On définit la subjectivité comme le fait de prendre parti pour une idée, pour une hypothèse, pour une idéologie ; on qualifiera de « subjectif » un média qui ne parle pas d’un fait que l’on juge important. Ce concept étant opposé à l’objectivité, on peut donc définir cette idée comme le fait d’être neutre, de ne pas prendre position et de traiter tous les faits jugés importants. Plusieurs interrogations sont sous-jacentes à ce que j’ai dit jusque là.

L’objectivité existe-t-elle ou n’est-ce qu’une croyance ? L’homme peut-il être objectif ou n’est-ce qu’une qualité divine – si tant est que dieu existe ? Comment juger de l’importance d’un fait ?

« L’homme peut être objectif, notamment en science » entend-on souvent. Très bien. Ce sont des faits après tout. Or qui décide de ce sur quoi vont porter les études à venir ? Des hommes. (Je rappelle que 74% des chercheurs sont de genre masculin selon le ministère de l’enseignement supérieur). On comprend aisément pourquoi le plaisir de 50% de la population n’est que (très) mal connu. Il y a donc une part d’arbitraire, de subjectif, dans ce qui est censé être le lieu d’expression de l’objectivité. L’exemple de la science démonté, reste celui de l’AFP, média qui ne prendrait pas position.

L’AFP relate les faits tels qu’ils sont. Oui. Mais quels faits ? A-t-on, par exemple, toute l’actualité politique mondiale ? Non. On ne parle jamais du Tuvalu, du Lichtenstein, de l’Angola, du Surinam ou du Bhoutan par exemple. Elle fait donc des choix sur l’information à traiter, et c’est bien normal. Le « gros livre » de Wittgenstein (expérience de pensée dans laquelle le philosophe énonce que si tous les faits étaient compilés dans un gros livre, ledit livre ne contiendrait pas de jugement moral) est une expérience de pensée, il n’a pas de réalité matérielle et ne peut en avoir.

Qu’est ce qui empêche l’être humain d’être objectif ? La réponse est simple : son humanité. L’humain a une morale, des émotions, des sens très limités. Quand on raisonne avec le cœur, on peut prendre des décisions irrationnelles. (Pour des raisons pratiques, je considère la morale utilitariste comme la plus objective car elle se soucie des conséquences et cherche à maximiser le quantum général de bien-être.) À choisir entre sauver un proche ou deux inconnus, on sauvera notre proche. Ce n’est pas mal, une personne a été sauvée, mais ce n’est pas bien non plus puisqu’on aurait pu en sauver plus.

Une machine serait-elle plus objective ? Oui dans le cas évoqué précédemment, la machine n’ayant pas de « proches ». Toutefois, les émotions, dans le cadre de la justice par exemple, peuvent s’avérer utiles pour prendre la meilleure décision. Une mère ayant tué son mari violent serait considérée comme une meurtrière par une machine, là où un humain verra une héroïne qui, malgré un acte condamnable selon le droit, a sauvé la société d’un potentiel meurtrier.

Pour répondre à la dernière question soulevée en introduction, on pourrait évaluer l’importance d’un fait selon ses conséquences. La guerre au Yémen tue des dizaines de personnes chaque jour, c’est un fait important. Jacky fait pousser des haricots pour sauver le club de pétanque de Cabasse, ce n’est pas important. Pourquoi ? Car ce qui se joue au Yémen, ce sont des jeux de pouvoir, de contrôle sur la région et ça a des conséquences – plus ou moins directes – dans l’équilibre entre les puissances à échelle mondiale, impliquant donc plus de sept milliards d’individus ; là où le sauvetage du club de pétanque de Cabasse n’implique qu’un millier d’individus au plus.

Aussi la loi du mort au kilomètre est ultra subjective, surtout quand elle est couplée au racisme : 50 morts en Libye osef c’est des arabes mais 2 blancs tués en Afrique du Sud et c’est un génocide dont on peut parler alors que ce qui a entraîné ces 50 morts est, de toute évidence, plus grave, plus important que ce qui a tué ces 2 personnes, fussent-elles blanches.

Pour conclure, l’objectivité n’existe pas car il faudrait être omniscient pour l’être. L’objectivité n’est qu’une échelle dont on peut avoisiner le sommet sans jamais l’atteindre. On n’est objectif que par rapport à quelque chose. Il faut donc choisir rationnellement les faits sur lesquels s’attarder en analysant leurs causes et conséquences. Ce travail requiert un effort intellectuel, j’en conviens aisément, mais c’est la base du journalisme que de faire ça. Aujourd’hui, certains médias (BFM, CNEWS et TF1 surtout) semblent l’avoir oublié, d’où la crise de confiance qu’ils subissent.

Kahaime, avril 2019, mis à jour en juillet 2021

Image d’illustration : schéma récapitulatif de la tendance des sciences vers l’objectivité, Kahaime

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