De la liberté politique

De la liberté politique

S’il existe une liberté politique, on en déduit qu’il y en aurait une qui ne le serait pas, qu’elle soit en dessous ou au dessus du champs du politique. S’il est vrai que la liberté d’expression est politique, difficile d’en dire autant de celle de tomber amoureux, pour autant qu’elle existe. Car si la liberté des sentiments ne peut certes pas être contrôlée par une institution, on ne choisit pas sur qui nos sentiments se posent, en témoignent les querelles familiales à ce sujet qui, certes, peuvent avancer des arguments rationnels sur le choix de l’être aimé – « Je ne crois pas que cette personne te convienne. », « Es-tu sûr qu’il/elle t’aime ? » etc. – sans pour autant que les sentiments diminuent. Par ailleurs, toute liberté s’adresse à une conscience. Si le droit de vote est fixé à dix-huit ans en France, c’est parce que l’État considère l’individu comme capable de s’extraire des schémas d’influence familiaux, qu’il peut choisir « en son âme et conscience ». Or quelle liberté, a fortiori politique, peut-il y avoir si la conscience n’existe pas ? Quelle liberté d’action si tout est déterminé ? Voilà, entre bien d’autres, certains problèmes posés par la conscience, par le libre-arbitre, et qui se déploient dans le champ politique, dans le champ de l’action sociale.

Dès lors, toute liberté est-elle politique ?

Puisque le point le plus complexe, le plus déterminant pour la question est le problème de la conscience, il sera traité en premier. Ensuite, il s’agira de délimiter un espace politique selon un axe vertical. Enfin, il faudra voir si les frontières posées résistent aux critiques.

I La question de la conscience

Il existe trois conceptions de la conscience : soit elle est transcendante et le libre-arbitre existe, soit elle n’est que le reflet de conditions existantes, enfin les neurosciences semblent avoir réalisé une synthèse de ces deux conceptions.

A La conscience transcendante

Si la conscience est transcendante, alors le libre-arbitre existe. La conscience, à en croire Descartes, vient de l’âme, liée au corps par action divine. Dieu étant parfait de bonté, comment aurait-il pu ne pas nous doter de libre-arbitre ? Ainsi, si Dieu seul détermine notre pensée, et qu’il la détermine comme indéterminée, alors il est possible par un simple acte de volonté de faire fi des diverses pressions et conditionnements de la société. Nous ne sommes pas des chiens de Pavlov car nous pouvons choisir quand et si nous salivons au tintement d’une sonnerie.

Cette conception fut reprise par Rawls dans sa Théorie de la justice, notamment avec son concept du voile d’ignorance, qui veut que, pour définir un nouveau contrat social, il faut mettre de côté sa place dans la société actuelle de même que celle dans la société à venir, se déconstruire pour ne plus penser qu’à l’intérêt général de la société, car si la société est meilleure pour tous, elle l’est aussi pour chacun. Ainsi, si Rawls met de côté l’union de l’âme et du corps cartésienne qui, il faut le reconnaître, pose bien plus de problèmes qu’elle n’apporte de solutions – le principal étant que si matériel et immatériel ne peuvent d’influencer alors comment se meut-on ? –, il garde toutefois du maître français le fond philosophique, à savoir un libre-arbitre quasi absolu, permettant à son édifice de tenir.

B La conscience-reflet

À l’inverse, si la conscience n’est que le reflet de conditions existantes – que ce soit une nature naturante pour Spinoza ou le mode de production pour Marx –, le libre-arbitre est difficilement concevable et, dès lors, les sondages d’opinion et les diverses élections ne sont rien de plus que des enquêtes sociologiques demandées par la société elle-même. Cette conception s’appuie sur la découverte faite par les sciences que la nature fonctionne en suivant, sinon des lois, du moins des rapports de cause à effet. Si tout fonctionne ainsi, comment pourrait-il en être autrement de l’homme ? Avec, au XIXème siècle le développement des sciences humaines, cette conception gagna en puissance. Il fut en effet démontré que la société a un formidable pouvoir de conditionnement et en même temps que fuir la société c’est, comme le montra Durkheim, se passer la corde au cou. Les travaux de Marx et d’Engels autour du concept d’idéologie montrèrent que même nos pensées, nos valeurs, que l’on croyait exclues des rouages du déterminisme et s’être forgé soi-même, même cela est le produit des mécanismes de la super-structure. Descartes avait son animal-machine, Marx ses robots, terme qui désigne dans les langues slaves… les travailleurs ! Rien de vivant en une telle société et l’on comprend mal pourquoi les prolétaires, qui devrait voter pour le Parti communiste, ou a minima pour des partis de gauche, se retrouvent dans les sillages de l’extrême-droite. L’homme n’est donc ni un dieu ni un robot, c’est autre chose

C « Not a free will but a free won’t »

Il apparaît, à en croire les neurosciences, qu’une synthèse de ces conceptions antagonistes existe et soit vraie jusqu’à preuve du contraire. En 2012, Benjamin Libet, scientifique étasunien, monta un protocole d’expérience pour voir si oui ou non le libre-arbitre existe. Pour ce faire, il connecta des électrodes mesurant l’activité cérébrale de ses sujets, qu’il plaça dans une salle face à un chronomètre avec un bouton à portée de main. Leur rôle n’était que d’appuyer sur le bouton quand ils le voulaient en retenant le temps affiché au moment où ils prirent leur décision. Ce que cette expérience montra, c’est que l’on pouvait détecter une hausse de l’activité cérébrale plusieurs secondes avant la prise de décision. En clair, nos décisions sont prévisibles. Ce qui ne l’est pas en revanche, c’est le changement d’avis, quand un sujet s’apprêtait à appuyer sur le bouton puis se ravisa. Libet en conclut que si le libre-arbitre, le « free will » n’existe pas, son étude démontre l’existence d’un « free won’t ».

Lordon propose une autre alternative compatible avec les conclusions de Libet : si la conscience-reflet ne totalise pas la conscience, c’est parce qu’elle omet la distinction entre le groupe social d’appartenance et celui que l’individu veut intégrer. Ainsi, le vote des masses à l’extrême-droite s’explique selon lui par un effet de réactance face à l’impossibilité de gravir les échelons sociaux.

En d’autres termes, l’homme n’est ni totalement libre, ni totalement déterminé car il peut empêcher une action qu’il était sur le point de commettre. Il peut donc réussir à s’extraire de schémas sociaux.

II Une liberté hors du politique ?

On peut en effet penser une liberté hors du politique en deux lieux : le monde scientifique et le foyer.

A Un monde scientifique étanche au politique ?

Le monde scientifique semble étanche à l’espace politique. π est à peu près égal à 3,14 en tout temps et en tout lieu, de même que l’évolution des espèces s’applique à toutes les espèces. Rien de politique à cela. L’Assemblée Nationale ne peut pas voter la fin de la gravité, et même les créationnistes, en tant qu’humains, évoluent d’une génération à l’autre. Par ailleurs, peu de scientifiques prennent des positions politiques en tant que scientifique. S’ils peuvent être sensibles à la question des financements de la recherche, leurs résultats sont vrais jusqu’à preuve du contraire en tout temps et en tout lieu ; ils sont donc émancipés, au-dessus des clivages, totalement libre. Le mouvement zététicien apparu en France au début des années 2000 n’a jamais eu pour but de faire de la politique. Leur unique objectif est la diffusion de la connaissance et de ses méthodes, et leur vulgarisation. Si certains comme Richard Monvoisin ou Thomas Durand prennent des positions politiques sur l’acceptation de l’homosexualité par exemple, ils le font en leurs noms propres et acceptent la contradiction pour peu que les arguments soient recevables, c’est d’ailleurs pour cela que l’un des premiers travaux de ce mouvement fut la vulgarisation de la sophistique. La limite supérieure du champ politique fixée, reste à voir la limite inférieure.

B Le foyer, un espace soustrait au politique ?

Le foyer, lui, semble soustrait à l’espace politique. Il serait en effet absurde pour une institution qu’elle qu’elle soit de légiférer sur le planning des tâches ménagères, de même qu’à l’épineuse question « Qu’est-ce qu’on mange ce soir ? » personne de demande son avis au maire ou au curé. L’État reconnaît même son incompétence dans les cas de vol d’objets de peu de valeur au sein d’un foyer et a bien pris soin d’interdire la vente d’alcool aux mineurs mais pas sa consommation, se sachant incapable de faire appliquer la loi. Le foyer semble donc être un angle mort du « panoptique » étatique, qui ne parvient ni à surveiller ni à punir certains crimes ayant cours dans les foyers, lieu de l’intimité par excellence. C’est dans cette intimité que s’exprime la liberté.

L’espace politique est donc délimité de haut en bas : le monde scientifique est au dessus du politique car peu sensible à ses évolutions, le foyer en dessous car il échappe au contrôle politique. Toutefois, ces frontières sont-elles des cloisons étanches ?

III Critique de cette conception libérale

Les jalons proposés par cette conception somme toute libérale de la société sont critiquables : après avoir exposé leurs limites, il s’agira de voir que toute liberté est politique

A Des frontières pas si étanches

a Le cas du monde scientifique (cf Kahaime, De l’inexistence de l’objectivité)

Tout d’abord, pour la borne supérieure, les libéraux semblent oublier qui fait la science. Faire une sociologie des scientifiques permet non pas de contester leurs résultats, loin s’en faut, mais de voir les parti-pris dans leurs sujets de recherches. Il n’est sans doute pas dû au hasard que les recherches sur le plaisir féminin n’aient commencées que dans les années 1980 quand on sait que, encore aujourd’hui, la vaste majorité des scientifiques toutes disciplines confondues sont des hommes, de même que la difficulté d’accès à certaines archives historiques montre une volonté politique de dissimulation. Aussi, la capacité d’un État à financer la recherche dépend de conditions politiques voire géopolitiques. Difficile d’imaginer un sociologue bourdieusien dans la France de Vichy ou un éminent professeur de physique quantique formé à l’Université de Mogadiscio car la recherche coûte cher et peut être vue comme certains États comme secondaire quand toute la population n’a pas suffisamment à manger. La borne supérieure n’est donc pas une cloison étanche, bien au contraire, elle est poreuse à l’influence politique. Cela ne veut pas dire qu’elle est totalement perméable, les résultats des recherches étant en dehors du politique, et ce dans toutes les disciplines.

b Le cas du foyer

Pour ce qui est de la borne inférieure, désignant le foyer, Engels résuma ce qu’il en est : « Dans la famille, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat. » En effet, loin d’être imperméable aux conditions sociales, le foyer en est le reflet, ce par la division genrée du travail, voulant que la femme s’occupe de la gestion du foyer et l’homme de l’apport en ressources et des réparations. Ainsi, les inégalités de liberté se reflètent dans le foyer car l’homme est plus libre que la femme, de même pour le patron et l’ouvrier qui, certes, sont « égaux en droits ». Mais de la même manière que la société évolue en la matière depuis le XXème siècle, les rapports dans le foyer évoluent vers une réparation plus égalitaire des tâches. S’il était inconcevable dans l’entre-deux-guerres qu’un homme fasse la vaisselle ou lave le linge, la division des tâches ménagères progresse de plus en plus vers l’égalité de fait, permettant une égale liberté. Mais tout cela est le produit de luttes.

B Toute liberté est politique

Toute liberté est politique car toute revendication sociale se fait sur le terrain. Ce n’est pas en silence, à l’abris des regards, que furent obtenus les Droits de l’Homme en 1792, mais dans un tintamarre de détonations et dans la rue. L’idéologie libérale, aujourd’hui dominante, prône une égale liberté par une égalité de droits. Or si chacun a droit à une résidence secondaire, de fait 300 000 personnes en France n’ont pas accès à une résidence principale. De fait, si les Français issus de l’immigration ont le même droit d’accès à l’emploi que les Français blancs, il leur faut en moyenne envoyer deux à trois fois plus de CV pour avoir un entretien. Que l’on tolère ou non ces inégalités, force est de constater que la liberté n’est pas la même, que certains privilèges subsistent plus de deux ans après leur abolition et que la liberté cristalise toutes les tensions politiques.

Conclusion

En clair, la question du libre-arbitre semble avoir été tranchée par les neurosciences et le concept de « free won’t » de Libet qui délimite le champs des libertés : nous n’avons pas la liberté d’agir, seulement celle de ne pas agir. Aussi, si certaines libertés apparaissent comme hors du politique, que ce soit au dessus ou en dessous, elles ne sont pas pour autant étanches au politique, les schémas de la société se reproduisant dans la recherche scientifique – où certes le scientifique est libre de son sujet de recherche mais influencé par sa condition – comme dans le foyer, véritable miniature simplifiée du monde social. Même nos pensées les plus sincères sont grandement influencées par le politique, ce qui empiète sur notre capacité à nous émanciper de ses schémas. Enfin, la liberté se conquiert. Tous les progrès sociaux furent arrachés à la classe dominante, et le fait est que certaines de ces conquêtes passent mal, en témoigne la volonté de certains de revenir sur les progrès du CNR. Ainsi, toute liberté est politique car fruit de mouvement de l’histoire.

Kahaime, février 2021

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