Qu’est-ce qui donne sa valeur à la vie ?

Qu’est-ce qui donne sa valeur à la vie ?

Pour savoir e qui donne sa valeur à la vie, il faut déjà voir si elle en a une. Il faut aussi voir ce que sont vie et valeur. Car de quelle vie parle-t-on ? D’une somme de fonctions ? D’un laps de temps entre naissance et mort ? De ce qui remplit ce laps de temps ? Ou bien est-ce plus subtil, il s’agirait alors d’un vivre en tant qu’action et que verbe, donc en tant que message à interprêter ? Et de quelle valeur ? Si c’est une valeur financière, nous quittons le champs philosophique… encore que le suicidaire considère sa vie comme « coûteuse » ; si elle n’a pas de prix, elle peut avoir un coût non en termes d’argent mais d’efforts. Il y a par ailleurs une forte connotation morale à ce terme : ne dit-on pas d’un grand soldat, fort et brave, qu’il est « valeureux » ? Cela induit une dimension de force, de puissance. La première définition de la vie se conjugue mal avec la notion de valeur, quelle que soit la définition de ce terme, car respirer n’a rien de fort, pas plus que de valeur morale. L’approche fonctionaliste – celle qui fait de la vie une somme de foctions comme se nourir, se reproduire, s’oxygéner etc. – est donc en deçà de la morale et de l’approche par la puissance. Idem pour la vie en temps que laps de temps, qui n’est qu’un fait. C’est donc du vivre dont il est question et de la valeur en tant que morale et que puissance.

En d’autres termes, qu’est-ce qui donne à la vie virtus et valens, vertu, force et valeur ?

Si cet élément peut ne pas exister, peut-être qu’il réside dans le plaisir, voire dans la vie elle-même.

I La vie n’a pas de valeur.

Cet élément pourrait ne pas exister pour deux raisons : car la vie de l’individu est insignifiante, et parce que la vie pourrait n’être que souffrance.

A De l’insignifiance de l’individu

La vie de l’individu est relativement insignifiante. Même les grands hommes de l’histoire sont insignifiants dans leur individualité car si ça n’avait été eux, d’autres auraient pris leur place. Poincaré était sur le point de découvrir la relativité quand Einstein publia ses résultats, Siéyès voulait mettre un grand militaire au pouvoir et avait bien d’autres pistes que Napoléon Bonaparte. C’est du moins ce que pourrait dire Hegel. Marx va plus loin. Tous les individus sont le produit de conditions matérielles induites par les rapports de force dans le processus productif. Et alors ? Si virtus et valens consistent dans le fait de faire avancer l’histoire, force est de constater qu’il n’y a nul besoin de l’individu dans sa singularité. Tous sont plus ou moins interchangeables. Même en considérant l’individu sur le plan pûrement économique, ce constat demeure. Mais allons plus loin. L’intégralité de l’histoire humaine est faible et sans aucune valeur morale, ces deux notions sont même creuses et vides à l’échelle de l’ensemble du vivant sur terre. En clair, même si un élément donnait à la vie force et honneur, il serait insignifiant. Il existerait sans être effectif.

B La vie n’est que souffrance

Même à l’échelle de l’individu, cet élément pourrait ne pas exister si la vie n’est que souffrance. De fait, nous passons le plus clair de notre temps à naviguer sur le fleuve trouble du désespoir, allant de désirs en désillusions. L’entièreté de notre existence tient dans un préfixe privatif : dés-. Les rares moments où cela cesse ne sont qu’une goutte d’eau dans l’océan, c’est du moins ce qu’affirme Schopenhauer. Il est vrai que, surtout en ce moment, la valeur de la vie semble perdue car des milliers de personnes meurent tous les jours sans que cela ne soit traîté comme un drame. La vie – ou plutôt le vivre – est vide, absurde, « d’une langueure monotone » (Verlaine). Plus d’idole ni de source d’admiration, Dieu est mort de sa tragique hibernation. Face à cela, il apparaît difficile de donner une force et un honneur à la vie.

Puisqu’il faut une somme d’individus pour faire avancer l’histoire, l’individu a donc un rôle – et sa vie une valeur – en tant que partie d’un tout. Avec le pessimisme fut introduite une dimension d’ataraxie, d’absence de trouble, qui peut être une forme de plaisir.

II Le plaisir comme valeur de la vie

Le plaisir introduit, examinons s’il est cette source de valeur, ce qu’il soit : extérieur à la vie, ou intérieur à elle.

A Le plaisir comme extériorité

Le plaisir peut être extérieur à la vie. De fait, toute vie ne contient pas de plaisir, difficile par exemple d’imaginer Schopenhauer heureux. Il apparaît à chaque fois dans un élément qui nous est extérieur, que ce soit un bon repas, une discussion avec un ami, une cigarette, etc., aucun de ces éléments n’est présent en nous en permanence. Aussi, s’il ne nous était pas extérieur, comment pourrions-nous nous en passer ? On ne peut as vivre sans estomac, sans rein, sans coeur, mais on peut vivre sans bras, sans jambe, sans cheveux ; on ne peut vivre sans organe interne, ce qui est faisable avec des organes externes. Le plaisir est-il pour autant source de moralité et de force ? On peut le penser, de même qu’on peut penser que certains plaisirs ne le sont pas. Comment dès lors effectuer ce tri ? Précisément en chassant ceux qui nous affaiblissent ou qui nous poussent à aller à l’encontre des grands principes moraux valable dans notre groupe social d’appartenance, à moins que ces grands principes ne soient nuisibles au plus grand nombre.

B Le plaisir comme intériorité

Toutefois, cette rencotre d’éléments extérieurs s’effectue dans notre intériorité pleine et entière. Personne n’a du plaisir dans sa main, personne n’a le ventre jovial, non, le plaisir nous saisit entièrement et en nous. Par ailleurs, les neurosciences ont depuis longtemps établi le lieu où se faisait cette rencontre : dans le système de récompense du cerveau. Difficile dès lors de parler de plaisir totalement extérieur. Le plaisir, vigorant et profondément bon, n’est ni pleinement hors de nous ni pleinement en nous, il est entre les deux, c’est là que réside son caractère insaisissable ; de même, cela explique pourquoi il n’est jamais là en permanence, il transporte, c’est une grâce. Et comment une grâce pourrait être immorale ? ou affaiblissante ? De l’aveu-même de Nietzsche, non-croyant et anti-religieux s’il en est, Jésus n’était pas un faible.

En clair, le plaisir entretient un rapport de dualité entre intériorité et extériorité. Ce qui est sûr, c’est qu’il est moral et puissant. Cependant, puisqu’il est partiellement intérieur, virtus et valens pourraient venir de la vie elle-même.

III La vie comme fin en soi

La vie pourrait être auto-suffisante : son affirmation de force viendrait alors d’un combat contre elle-même, et sa valeur de son absence de valeur.

A Le combat de la vie contre elle-même

Le vivre peut tirer sa valens d’un constant combat contre elle-meme, c’est du moins ce qu’affirme une certaine tradition de l’Islam et Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra : « où j’ai trouvé la vie, là j’ai trouvé volonté de puissance ». La vie s’affirme par un schéma dialectique de destruction-affirmation-construction d’elle-même sur elle-même, de Aufhebung, donc de métamorphose. Ainsi, l’humain par excellence, l’humain « trop humain », c’est Dionysos, Dieu des plaisirs, qui s’affirme en se métamorphosant. Ainsi naît sa virtus : de ses diverses métamorphoses qui créent de nouveaux codes. Pour ce qui est de sa valeur en tant que façon d’évaluer, le philosophe dionysiaque propose, dans le Gai savoir, IV, 341, de vivre un instant tellement plaisant que l’on pourrait le vivre une infinité de fois, d’affirmer son vivre, sa force, de sorte que ces instants durent une infinité de temps.

B La vie comme valeur d’elle-même

Sa valeur, quelqu’en soit le sens, pourrait aussi bien venir de ce qu’elle n’en a pas sinon elle-même. Pour parler comme Camus dans L’homme révolté, « le sens de la vie supprimé, il reste encore la vie ». C’est-à-dire que l’absurdité qu’avait pointé du doigt Schopenhauer, loin d’être un frein, est en fait la source d’où jaillit la valeur de la vie. Le point de départ, c’est le néant, et c’est de ce néant que vient toute la beauté de la vie. Le Aufhebung est tel que de lui vien toute chose. Ce qui donne sa valeur à la vie c’est la vie elle-même et tout ce qui ne la tue pas la rend plus forte, augmente sa capacité de métamorphose, donc sa valeur, et le cycle peut reprendre son cours. L’individu, lui, est ce Sisyphe contemplant l’abîme du monde. S’il est insignifiant, c’est qu’il ne signifie rien. Là est sa valeur.

Conclusion

En clair, ce qui donne à la vie tant sa force que sa moralité, tant sa virtus que sa valens, c’est la vie elle-même. Si la vie de l’individu est relativement insignifiante, force est de constater que sans individu, aucune histoire n’est possible et que, quand bien même la vie serait en grande majorité souffrance, il suffit d’un unique instant pleinement vécu pour qu’elle en vaille la peine. Aussi, si le plaisir est la source de la valeur, il n’est ni totalement intérieur ni totalement extérieur, c’est là son insaisissabilité. La vie est donc à elle-même sa propre valeur, tant virtus que valens, car une fois suffisamment affirmée et forte, c’est elle qui fixe ses valeurs, qui sont de n’en point avoir car ceci est absurde, insensé – la vie, pour s’affirmer, doit nier tout ce qui la constitue, elle doit s’aufheben.

Image d’illustration : Ahura Mazda sur le Temple de Feu à Yazd © suronin – Fotolia

Kahaime, février 2021.

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